Prix "Couilles au cul" à Angoulème. Kianoush, dessinateur iranien : “Je ne m’interdis rien”

Le dessinateur iranien Kianoush, contributeur régulier de Courrier international, a reçu le prix “Couilles au Cul” du festival off d’Angoulême, dimanche 28 janvier. Récompensé pour son courage artistique, il nous explique l’importance de ce terme dans son quotidien. [Interview Courrier International – Publié le 30/01/2018]

Vous avez été primé à Angoulême pour votre courage de dessinateur, avec ce prix au nom provocateur. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Avec ce prix-là, je n’ai plus le choix : je dois continuer à poursuivre un idéal du métier de dessinateur de presse, à défendre la liberté. Je crois que notre métier est un métier intellectuel, dans le sens où nous devons utiliser notre intelligence, pas faire n’importe quoi pour prouver notre courage. Je réfléchis toujours avant de dessiner sur un sujet, je me demande toujours quel message je veux faire passer.

Si je dessine un prophète qui a vécu il y a quatorze siècles [Mahomet], quel sera mon message ? C’est une responsabilité, si on veut utiliser l’image d’un prophète, de n’importe quel prophète, il faut qu’on sache ce que l’on veut dire. Par exemple, dessiner Mahomet nu, à mon avis, n’a pas de valeur intellectuelle ou artistique. Mais s’il y a un sujet pour lequel on est obligé d’utiliser cette image pour transmettre un message, pourquoi pas ? Je n’aime pas être condamné à ne pas utiliser tel ou tel symbole. A priori, je ne m’interdis rien. Avant l’attentat contre Charlie hebdo, je m’autocensurais davantage, parce que lorsque l’on vit en Iran, on grandit avec la censure. Mais après l’attentat, je me suis dit que je devais effacer ce conditionnement, afin d’être vrai, d’être libre. Si les dessinateurs sont trop prudents, notre métier va disparaître.

Vous êtes l’un des rares à dire “Je suis toujours Charlie”. Est-ce que vous pensez que les dessinateurs ont changé, qu’ils osent moins être impertinents ?

J’essaie d’être fidèle à l’esprit du 11 janvier, je ne comprends pas pourquoi cela a disparu. Parce que le 7 janvier [le jour de l’attentat contre Charlie hebdo] était le pire jour de ma vie en exil, mais que les grandes manifestations du 11 m’ont donné beaucoup de motivation et d’espoir. En mars 2015, j’ai créé l’association United Sketches avec des dessinateurs du monde entier dans le but de promouvoir la liberté d’expression. Car malheureusement, dans notre profession, on devient parfois plus diplomate que dessinateur de presse, parfois un peu “faux cul”.

J’essaie de donner envie aux dessinateurs de presse de rester fidèles à leur esprit. Je ne vois pas des choses très positives depuis Charlie, je vois de moins en moins de dessins impertinents, directs, alors que les dessinateurs vivent en démocratie et en liberté. Je comprends mes camarades qui vivent au Moyen-Orient et sont obligés de garder des lignes rouges à ne pas franchir. Mais je ne comprendrais jamais qu’un dessinateur français ou d’un autre pays européen fasse attention. Et je n’ai même pas envie de le comprendre.

Vous avez dédié ce prix aux femmes iraniennes, à leur résistance face au voile obligatoire.

Dès qu’on m’a appelé pour ce prix, je me suis dit : “Est-ce que je le mérite vraiment ?” Et j’ai pensé que non. Certaines femmes se battent contre le voile obligatoire et elles, elles prennent de vrais risques. Il faut que je porte leur voix, que je transmette leur message. Pour moi, le symbole de la résistance, c’est le mouvement des femmes, et en particulier des femmes iraniennes. J’ai créé une exposition au Mémorial de Caen, où je suis resté en résidence d’avril à septembre, sur le sujet de la résistance, sur la signification de ce mot dans le monde actuel. J’ai voulu créer un dialogue entre l’histoire et la vie d’aujourd’hui, et j’en suis arrivé à exposer des dessins qui touchent des problèmes contemporains comme le terrorisme. En France, j’ai été touché par la résistance des jeunes, des citoyens ; par leur résistance très simple, à savoir continuer à boire dans ces mêmes lieux qui avaient été touchés par des attentats.